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Smaïn Laâcher. Sociologue au Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) PDF Imprimer Envoyer
Actualités - Entretien
Écrit par Rémi Yacine   
Dimanche, 30 Janvier 2011 01:22
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L’immolation est un acte politique

Smaïn LaâcherVous dites que l’immolation est un acte politique et non seulement un acte de désespérance sociale...

Oui, tout simplement parce que ce n’est pas un acte privé. Il surgit dans l’espace public et prend à témoin les publics présents.
Ce n’est pas seulement sa vie que l’on supprime. L’immolation est un acte d’accusation porté contre la puissance publique et son monopole par tous les puissants. C’est quand il n’y a plus d’interlocuteurs et plus de cadre légitime pour faire valoir son tort et demander réparation que la mort devient une issue possible à la répétition, sans fin du malheur.
Cet acte est politique, de part en part, parce qu’il dit à sa manière, à la fois spectaculaire et radicale, l’absurdité des situations sociales et le dénuement des personnes qui réclament la possession de ce que j’appellerais des biens premiers : logement, travail, soins, éducation et respect de soi et d’autrui. Ce sont là autant de facteurs qui sont au fondement de ce que l’on appelle ordinairement un être humain. J’insiste sur cette notion de respect. Celui-ci est, comme dit Paul Ricœur, quelque chose qui est due à l’être humain, du seul fait qu’il est humain. Un respect soumis à aucune condition d’aucune sorte.

Vous parlez aussi d’un acte public, d’une violence exercée contre soi-même...

C’est un acte public parce qu’il est publiquement assumé ; il n’est pas honteux puisqu’il est soumis, à sa façon, à la réprobation ou à la désapprobation de la société ; au jugement social. Il faut dire haut et fort, sauf à prendre ceux et celles qui s’immolent par le feu pour de pauvres «idiots culturels» ou des «aliénés» comme  aiment les présenter toutes ces autorités politiques et religieuses séniles, que cet acte est effectué en toute connaissance de la mort.
Ces hommes et ces femmes, qui portent la main sur soi de manière la plus violente qui soit, ne sont pas seulement l’incarnation d’âmes malheureuses, ils témoignent pour la dernière fois de l’enfer sur terre (enfer politique, culturel et social conjugué à une misère affective et sexuelle sans nom) avant de prendre la route qui mène dehors. J’insiste sur un point
important : s’immoler par le feu dans le contexte maghrébin n’est nullement un acte antireligieux.
Il faut être mufti ou imam pour ne rien comprendre aux transformations historiques des sociétés arabes (pour dire les choses rapidement) et en particulier, ne rien comprendre à l’apparition de nouvelles formes désespérées de protestation et d’interpellation. C’est littéralement un sacrifice de soi en vue de modifier le monde tel qu’il est. C’est ainsi que cet acte doit être compris.

Vous faites le parallèle entre le phénomène du hrigue (immigration clandestine) et l’immolation

Il est vrai qu’il faudrait être nuancé à ce propos. Brûler (au sens propre ou au sens figuré) les éléments constitutifs de son identité juridique (le cas des «immigrés clandestins») et se brûler pour disparaître à jamais sont des conduites, en nature, très différentes. Dans un cas, il y a déplacement ou/et écart par rapport à la place attribuée ou assignée : l’Algérien, déjà étranger chez lui, part pour devenir ailleurs immigré, c’est-à-dire, à tort ou à raison, meilleur pour lui et les siens.
Dans l’autre (l’immolation par le feu), il n’y a pas de recherche d’un avenir meilleur chez soi et ailleurs que chez soi ; il y a la certitude que seule la mort vraie, la sienne, peut produire des effets différés sur l’ordre du monde et une redistribution des places, des avantages et des ressources. Mais dans les deux cas, il y a des risques, un «jeu» avec la mort, et une critique radicale des multiples formes de tort et d’injustice impossible à réparer. C’est quand on ne peut plus faire valoir son tort qu’on part dans tous les sens du terme.

Comment les Etats gèrent-ils ce phénomène ?

Les Etats ne «gèrent» rien, pour la bonne et simple raison qu’ils n’ont aucune compréhension de ce phénomène. Ces actes sont le mal absolu, et il n’y a rien à dire d’autre que de les condamner inlassablement au nom de la morale religieuse et de l’arrogance des puissants.
Les philosophes nous disent qu’un phénomène c’est la perception d’un objet par un sujet conscient. Les autorités de ces pays sont à ce point déconnectées de leur population qu’elles vivent dans des pays et des univers fictifs (palais, nourriture abondante, chauffeurs, domestiques, éducation et soins à l’étranger pour eux et leur famille, etc.) et perçoivent des populations pour lesquelles elles ont un très profond mépris à la fois social et culturel («pour les Algériens, il n’y a que la dictature qui marche»). Les Etats et leur police ne peuvent pas avoir de «prise» sur l’immolation par le feu. Nous ne sommes pas en présence de «clandestins» qui s’organisent pour fuir la misère sous toutes ses formes.
On peut arrêter une embarcation de clandestins – c’est une pratique courante – mais comment voulez-vous empêcher une personne de se supprimer par le feu ?  La seule chose que l’on peut faire, c’est d’empêcher que le feu ne le consume. Au fond, l’ultime définition de l’immolation par le feu peut être la suivante : c’est une parole prise en son nom propre, n’engageant que soi, un geste risqué pour dire la vérité à tous les détenteurs du pouvoir. Nous sommes là en présence d’une figure antithétique de l’aliénation et de la passivité.

Pour vous, les peuples ont-ils vaincu leur peur ?

La notion de «peur», (notion typiquement médiatique qui incline les journalistes à rechercher avec ce goût prononcé qui est le leur, la «subjectivité» des malheureux et le témoignage «vrai» censé dire toute la vérité sur le malheur) est inappropriée pour rendre compte des multiples dynamiques de compromis, de compromission, de résistance, de luttes et d’adhésion à l’œuvre dans une société.
Pourquoi ces sociétés tiennent encore comme des sociétés ? La question fondamentale est : pourquoi et, peut-être, surtout, comment, un «pacte» entre l’Etat et sa population se fait et se défait.

  • Derniers ouvrages parus : De la violence à la persécution, Les femmes sur la route de l’exil, La Dispute, 2010.

EL WATAN
 

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