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AMAZIGH KATEB À L’EXPRESSION PDF Imprimer Envoyer
Actualités - Entretien
Écrit par O. HIND - KAYENA   
Samedi, 19 Décembre 2009 22:48
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AMAZIGH KATEB À L’EXPRESSION

«Je ne cherche pas à plaire à tout le monde»

«Un artiste pour moi est quelqu’un qui est proche des gens, c’est ce qu’attendent de nous les Algériens», affirme-t-il.

Déjanté mais lucide, délirant mais intelligent, Amazigh est un artiste talentueux qui porte le verbe haut à l’instar de son père, fier et modeste à la fois. Il évoque avec nous dans cet entretien (réalisé lors d’une rencontre sympathique à l’aéroport Houari-Boumediene) tour à tour son nouvel album Marchez noir, l’hommage rendu récemment à son père, à l’occasion des 20 ans de sa disparition, de son écriture et confie ses désirs de faire ce qu’il aime, sans concession mais avec coeur...

L’Expression: Vous allez bientôt entamer une nouvelle tournée en Algérie. Vous revenez dans quel état d’esprit d’autant que c’est avec une nouvelle formation vu que Gnawa Diffusion n’existe plus?
Amazigh Kateb: La seule tournée que j’ai faite en Algérie c’était en 2001, avec 6 concerts. Cette fois-ci il y aura 10 dates: Tlemcen, Oran, Mostaganem, Sidi Bel Abbès, Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Annaba, Sétif et Constantine. Je ne suis pas dans un autre état d’esprit. Je suis toujours la même personne. Je reviens avec la même énergie. Je suis content de jouer en Algérie car il y a un public qui comprend au moins tout ce qui se dit sur scène. Je sais que ça me nourrit beaucoup. Là, je vais faire des villes où je n’ai jamais joué. Il y a un côté vraiment pionnier, on va installer quelque chose de nouveau qui est ma nouvelle formation. Elle s’appelle le «Poison rouge» et c’est aussi ma nouvelle expérience musicale

Elle consiste en quoi au juste?
Cette formation est composée de 5 personnes, la différence avec Gnawa Diffusion est que j’ai composé la majorité des morceaux et assuré aussi la plupart des textes. Il y a un morceau qui est arrangé par D.J.Boulaone intitulé Michel Choukrane où il y a un co-arrangement. C’est un album un peu plus nucléaire si on peut dire. En gros, les chansons que j’ai faites pour Gnawa Diffsion ressemblent beaucoup à celles que j’ai composées pour cet album, sauf que dans le premier groupe, il y avait 8 personnes qui jouaient dessus et là, il y en a 5. Le fait d’être 5, ce n’est pas être plus léger au niveau du son c’est aussi être plus libre parce que quand le groupe est composé de 5, tu peux facilement partir en improvisation. Il suffit juste de regarder celui qui tient la rythmique. Pour qu’il sache que là, il faut ouvrir pour que la structure se dilate. Quand le groupe comprend 8, c’est beaucoup plus difficile. C’est-à-dire que tu es obligé de beaucoup plus prévoir les passages d’improvisation. Là, avec cet album, les improvisations peuvent se faire n’importe quand.

Vous vous êtes produit cet été au Festival panafricain, qu’en avez-vous retenu?
J’étais très étonné, car il y avait énormément de monde. De 45 à 50.000 personnes sur l’esplanade de Riad El Feth. D’ailleurs, elles ont tremblé quand je les ai fait sauter avec le poing levé sur Ahaye. Ce qui m’a touché, est le fait que j’étais venu avec un répertoire qui n’était pas encore connu du public qui était tout nouveau. Il y avait des gens naturellement surpris, qui n’ont pas dû aimer, je pense, et il y a des gens qui connaissaient déjà les textes car ils étaient partis voir sur Youtube et sur le site car j’ai mis quelques trucs on live en ligne. J’ai vu des gens qui connaissaient les paroles. Le moment que j’ai apprécié dans le concert est celui où j’ai fait répéter un bout de texte au public et cela plusieurs fois. C’était un moment du verbe que j’avais trouvé magnifique. C’était l’Algérie dans toute sa splendeur parce que moi je sais que ce pays est celui du verbe. Notre langue plus qu’une autre, porte en elle des phénomènes de métaphores. On a une façon de parler où tu peux tout comprendre de travers. On a une ambivalence dans notre langage, à la fois dans la mixité de la langue vu qu’il y a de l’anglais, du français, du turc. Selon les régions, il y a des apports de l’espagnol, notamment de l’Oranie, on a des mots qui viennent aussi de l’italien, du maltais etc. Du coup, il y a une véritable liberté dans le langage, dans l’interprétation, chose qui n’existe pas quand la langue est académique. En France, la langue est tellement académique qu’elle ne renferme que le sens des mots. Alors qu’en Algérie, il y a une véritable liberté syntaxique et grammaticale. De l’Ouest à l’Est, on ne peut pas avoir le même pluriel pour le même mot. J’ai beaucoup aimé ce concert. On était quand même dans un cadre étatique, celui du Festival panafricain avec la langue de bois qu’on connaît des instances algériennes et institutions, notamment, et là il n’y avait pas de langue de bois. Quand vous faites répéter au public une phrase comme «la maâlem, la directeur, la qanoun, la doustour», c’est une vraie communion. Pour moi, c’est un vrai moment préinsurectionnel. Cette énergie là est la même que celle de l’insurrection car on dit tous la même chose, cela veut dire qu’on est tous sur la même longueur d’onde. Cela ça manque en Algérie. C’est pour cela que le public a manifesté cette espèce d’osmose avec la musique et le texte.

Peut-on dire que cette passion du texte est influencée par le père Yacine?
Moi j’ai grandi dans le verbe. Je pense que ce pays y est très sensible. Le public algérien est d’abord sensible à ce qui se dit. Après, c’est un public festif aussi qui aime danser. Et moi aussi, j’ai besoin de temps en temps d’écouter des chansons débiles et faire le fou. Comme beaucoup d’Algériens, je ressens cette envie de m’éclater.
L’influence de mon père, j’ai du mal à la disséquer. Parce qu’elle n’est pas que dans l’écriture. Elle est aussi dans les positionnements et dans la volonté d’amener les choses simplement aux gens. Cela veut dire que ce n’est pas parce que vous avez lu des livres que vous êtes obligé de parler un langage qu’on ne comprend pas. Ce n’est parce que vous êtes musicien que vous devez être lunaire et artiste perché ou je ne sais quoi. Un artiste pour moi c’est quelqu’un qui est proche des gens, qui va puiser de la magie dans le quotidien. C’est ça que les Algériens attendent aujourd’hui. On a eu chez nous énormément d’artistes édulcorés, un langage trop policé, qui ne ressemble pas à celui du peuple. Le peuple a besoin d’entendre sa langue, sa rugosité, notre langue dialectale qui porte déjà la personnalité du peuple et de l’Algérie. Or la plupart du temps quand tu entends des musiques algériennes c’est souvent très consensuel. Il y a cet effort de rendre notre langue qui est tellement belle et chatoyante - qui peut être vulgaire comme toutes les langues car ce n’est pas l’apanage des Algériens - je considère que l’Algérie est plus évoluée sur le plan musical que cinématographique.
Tant que je ne vois pas un film où il n’y a pas nos expressions crues, de la même manière que vous regardez un film français et vous entendez les expressions françaises les plus rugueuses, ça n’enlève pas de la qualité du film, ça relève d’un univers. Or là dans les productions cinématographiques algériennes souvent, c’est aseptisé. On tue le langage des Algériens. On le rend faux. Moi je veux entendre notre Algérie avec ses écarts de langage et ses gros mots. Ce qui m’a intéressé dans l’hommage à mon père est que les gens accaparent l’oeuvre de mon père et, notamment les artistes, pour qu’ils prennent à bras-le-corps cette oeuvre et qu’ils la fassent vivre. Ce qui importe pour moi est que son oeuvre vive.

Par le fait d’avoir introduit du son électronique dans votre musique, ne craignez-vous pas de déplaire à vos puristes fans?
Je ne suis pas là pour plaire à tout le monde. Je ne cherche pas à ce que tout le monde aime ce que je fais ou à ce que le monde aime tout ce que je fais. Ce qui m’intéresse est de faire tout ce que j’aime. C’est la première des choses. Après, dans les sonorités qui sont abordées sur notre album, il y a aussi des apports gnawa, du karkabou, du gumbri mais c’est différent. Cela ne sert à rien de faire la même chose. Quand j’ai fait Ombre Elle, tout le monde attendait d’autres Ombre Elle. Eh bien, non! Je ne suis pas dans la frise de marché. Mon souci est de faire ce que j’aime et d’arriver à en vivre. Il y a des artistes qui sont dans l’esprit de toujours gagner plus. Ce n’est pas mon délire. Etre accueilli dans des hôtels 5 étoiles sans l’énergie que j’aime, ce n’est pas ce que je préfère. Il y a des fois où je me suis retrouvé logé chez l’habitant, c’est ça qui m’intéresse, un contexte qui inspire. La musique, la création et l’art de manière générale est tellement difficile que personnellement, si j’avais le souci de gagner de l’argent, je n’aurais pas fait ce métier. C’est l’alimentaire qui marche. C’est sûr que vous ne tomberez jamais en faillite. L’art est plus risqué. Aujourd’hui, on vous télécharge, on vous pirate et puis il y a tellement de musique que vous pouvez être noyé dans la masse. Tant que j’ai des choses à dire, je ferai ce métier.

Si vous aviez été invité à l’hommage rendu à votre père au dernier Salon du livre d’Alger, vous auriez dit quoi?
Je me le demande. Si j’étais venu au Salon du livre, on m’aurait demandé de témoigner ou de parler de l’oeuvre de mon père sans doute, ben oui, je pense que je l’aurais fait, sans aucun souci. Il se trouve qu’on ne m’a pas invité. Mon père, de son vivant, était rarement invité aux événements culturels de ce type. Parce qu’il dérangeait et il dérange encore et même quand on lui rend hommage, c’est du bout des doigts et du bout des lèvres.
Lors du concert d’Alger au Panaf, grâce à D.J.Boulaone qui m’a «samplé» une phrase enregistrée avec le public, parmi les messages que j’ai eu à exprimer est que l’Algérie est comme une figue de Barbarie, sucrée de l’intérieur mais hérissée d’épines à l’extérieur, et que finalement, ce que nous aimons le plus est enrobé dans ce qu’on déteste le plus. C’est cela le grand dilemme de l’Algérie.
On aime notre algérianité mais elle est enrobée dans quelque chose qu’on n’aime pas, ce dont on souffre tous les jours. Vous avez des galères de boulot, de transport, de mentalité, vous en tant que femme, etc., l’amour quand il est exacerbé, il ne vaut pas mieux que la haine. L’amour quand il est torturé, on le voit à l’échelle d’un couple mais aussi d’un peuple. Ce peuple est torturé. Il n’a pas ce qu’il mérite. Je pense que les Algériens sont largement en avance sur cette Algérie.

Entretien réalisé par O. HIND
L'Expression

 

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