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Sauvegarde du patrimoine culturel et vestimentaire PDF Imprimer Envoyer
Actualités - Evocation
Écrit par Lounis Aït-Aoudia   
Jeudi, 14 Octobre 2010 11:26
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Sauvegarde du patrimoine culturel et vestimentaire
Se recueillir sur la tombe de cheikh H’cicène... (2e partie et fin)
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Le Haïk, le burnous, lemlaya, la kachabia et el fouta, des merveilles menacées (1re partie)

L’iconographie est le reflet expressif  de la mémoire visuelle, qui un instant fixée par l’image, la perpétue avec son âme à l’infini de l’espace et du tem

Cette image est une fresque de beauté dans sa force de dignité sublime qui nous rappelle ce que furent nos mères, nos grands-mères,  nos aïeules incarnées par la grande Mme H’cicène  E’lla Ghania. C’est fièrement et élégamment voilée du haïk  «m’rama algérois» d’un blanc immaculé de tendresse et perlé de raffinement civilisationnel et culturel, que celle-ci a subjugué la très nombreuse assistance présente ce soir du 20 août 2010 à l’espace Fadéla Dziria de l’Institut national supérieur de musique. Pour notre génération, ce symbole est un étendard, témoin de luttes et de gloire d’un peuple à travers les étapes successives de sa destinée historique et qui a laissé en notre mémoire une empreinte indélébile de par sa fonction sociale, son rôle, son apport et sa mission au cours des épreuves de l’histoire.

Sauvegarde du patrimoine culturel et vestimentaireLe haïk au-delà de sa fonction vestimentaire traditionnelle était un acte de résistance contre la politique coloniale de déculturation. Par sa seule présence dans l’espace public, il permettait de réaffirmer quotidiennement l’attachement du peuple algérien à son identité, à sa liberté et à sa détermination à résister face à la barbarie de la colonisation. Pour aller, dans la genèse de cette thèse à une époque donnée, nous accomplirons une traversée dans le souvenir pour revisiter le parcours historique de ce mythique haïk, dans un contexte particulier d’une tragédie de ce que fût le démantèlement culturel colonial.

Pour ce faire, nous aurons recours à l’image qui a immortalisé avec intensité l’âme de tranches de vie déterminantes dans l’existence de la nation algérienne. C’est par la rétrospective, de la trame du souvenir, que les images les plus marquantes se sont à jamais imprimées en nous, pour les avoir pleinement vécues dans l’ampleur des épreuves événementielles de l’incendie barbare de la colonisation. Le haïk a surtout été un véritable hymne civilisationnel de la résistance dans la symbolique de son expression dans une visibilité de l’authenticité de la personnalité algérienne et de ses valeurs.

C’est à cet égard qu’il est aussi la mémoire de son histoire

Pour en retracer les repères de celle-ci, nous tenterons une incursion dans le souvenir d’un vécu à travers des étapes cruciales et tourmentées dans  la destinée d’une nation qui a subi la trajectoire ravageuse d’une colonisation de peuplement dans un concept de non-humanité. Frantz Fanon, le grand sociologue de la révolution algérienne a consacré dans son célèbre ouvrage L’an V de la Révolution algérienne  un chapitre très important à la symbolique du haïk dans le contexte colonial.

Dans la chronologie historique du haïk, nous commencerons d’abord par ses liens avec des lieux, en l’occurrence, ceux du cimetière d’El Kettar qui avait ses vendredi, ou drapées du blanc de pureté, nos mères et grands-mères allaient se recueillir en ce jour saint devant les tombes de leurs chers disparus. L’image a fixé pour la prospérité, cette marée humaine de silhouettes blanches très attachées aux valeurs de fidélité, de pensée dans le prolongement du souvenir et de l’affection de ceux qui ont rejoint l’Au-delà. El Kettar, ce précieux et sacré patrimoine ancestral, qui avec sa configuration unique dans le monde, surplombe majestueusement l’immensité de la mer, était un havre de paix et de recueillement.

Les senteurs de ses plantes, l’arôme de ses fleurs, le ruissellement des fontaines de sa légendaire bâtisse mauresque appelée «la bridja», l’ombrage de ses arbres séculaires faisaient de ce lieu un véritable éden de tranquillité, de méditation et de repos. En ces temps-là, jeter une épluchure d’orange était un blasphème et marcher sur des tombes n’était qu’une fiction d’un imaginaire d’ensauvagement dans un cruel cauchemar de songes et d’épouvante. En nous, sont toujours vivaces, les «commandements»  répétés à satiété par nos mères quant à notre comportement en ces lieux sacralisés par l’âme de ceux qui y reposent à l’éternité et à qui nous vouons vénération et respect.

Ce mythique haïk a aussi accompli des missions héroïques dans le combat libérateur, et nous rappellerons à ce propos les plus périlleuses parmi lesquelles, les poseuses de bombes camouflées par ce voile protecteur assuraient le transport d’armes à Alger au cours des années 1950 dont l’épopée a été immortalisé par le film de célébrité universelle La Bataille d’Alger de Yacef Saâdi, génialement réalisé par le grand cinéaste italien Giles Pontecorvo. Le plus retentissant des exploits de ce haïk légendaire fût la démonstration de courage proverbiale de femmes-colombes qui formaient des boucliers humains pour braver et humilier les régiments d’élites de l’armée française en déroute à la Casbah, à Belouizdad (ex-Belcourt) et dans tous les quartiers d’Alger lors des glorieuses manifestations de décembre 1960. Nous avions vu de nos propres yeux une d’entre elle, qui n’avait d’armes que le drapeau national en main, s’affaler sous la mitraille criminelle de la soldatesque française enveloppée d’un superbe haïk, mais hélas rougi dans sa blancheur de paix par le sang pur de la martyre.

Enfin, peut-on oublier les scènes de délire, de joie collective ou à l’instar des villes, villages, douars, mechtas, les rues d’Alger se sont distinguées par la blancheur dominante, des milliers de femmes enveloppées dans leurs superbes haïk toujours au rendez-vous de l’histoire. C’est sous les regards ébahis des reporters de presse du monde entier et sous le crépitement de leurs appareils et caméras, que ces femmes affirmaient fièrement l’authenticité de leur personnalité dans la symbolique de leur haïk devenu ainsi de par son parcours historique un patrimoine précieux de la nation algérienne. Cette rétrospective n’est nullement une quelconque nostalgie, mais un pragmatisme d’un vécu en témoin du siècle que nous sommes conscients des convulsions et des incertitudes d’un monde en émoi quant au devenir de son humanité.

Nous voudrions seulement affirmer devant celle-ci notre entité identitaire et culturelle authentique pour enrichir l’universalité du patrimoine civilisationnel de cette humanité entière de laquelle nous sommes issus. C’est ainsi qu’au-delà de sa tradition vestimentaire, le haïk qui fait partie intégrante de ce patrimoine est une symbolique historique érigée en repère constitutif et structurant de notre personnalité et de notre mémoire collective. Tristement disparu, dans sa sublimité mythique, du décor sur la scène de la vie quotidienne d’Alger, sa ville natale, le haïk fût aussi l’âme d’El Bahdja pour l’avoir embelli de sa blancheur légendaire et enfin libérée de ses bourreaux pour redevenir El Djazaïr de l’éternité.

Turpitudes des temps, ce symbole civilisationnel, d’histoire et de culture lié aux grandes épopées du peuple algérien est totalement méconnu de la jeunesse. Nous l’avions, hélas, péniblement constaté ce soir-là, lors de l’arrivée de la grande dame, Mme H’cicène où les jeunes ne comprenaient point l’émotion difficilement contenue par leurs aînés à la vue de ce symbole. Le célèbre comédien Saïd Hilmi a pérennisé, devant les caméras de la télévision algérienne, ce moment de grande émotion collective, lorsque d’une voix vibrante d’une intensité affective il a demandé avec une tendresse inoubliable à l’assistance féminine des youyous de révérence au mythique haïk enfin réapparu dans sa grandeur de vestige d’histoire et de mémoire. Nous n’oublierons pas de si tôt cet événement par l’effet psychologique produit par le haïk auprès d’une assistance très nombreuse intergénérationnelle, composée de quatre générations de 10 à 88 ans qui étaient à ce rendez-vous de la mémoire.

Des larmes d’émotion, de joie et de bonheur ont ainsi coulé sur les joues de femmes et d’hommes qui, au souvenir de ce repère, ont fortement exprimé et à leur manière, devant une jeunesse émue, sensible et attentive, leur attachement viscéral aux traditions riches, nobles et fécondes qui est la trame culturelle de leur algérianité. L’interprétation de cette démonstration spectaculaire, d’ailleurs, (puisque inattendue faut-il l’avouer par la désespérance des bouleversements du temps) aussi, lisible et visible, nous amène à resurgir dans un élan de ténacité et l’espoir est réellement permis, pour affirmer avec force et bonheur l’enracinement anatomique et organique de la personnalité algérienne dans sa richesse culturelle touffue et plurielle. Il en est ainsi du burnous, de la gandoura, de la m’laya, de la kachabia , d’elfouta et de merveilles vestimentaires de toute l’Algérie profonde, autant de traditions multi séculaires léguées par les aïeuls qui seules survivront  sur cette terre d’Algérie à l’éternité de l’espace et du temps.

Dans la perspective de perpétuer cette richesse patrimoniale pour la faire aimer des générations montantes, il serait souhaitable que nos sociologues, historiens, pédagogues puissent dans une vision de promotion et de sauvegarde de ce patrimoine vestimentaire entamer une réflexion pour une démarche scientifique adaptée à l’initiation de ces repères historiques, culturels et identitaires en milieu scolaire à l’ensemble de la jeunesse algérienne. Ainsi, ancrée dans la mémoire des générations d’algérois pour avoir harmonieusement composé à une note d’esthétique sur une partition d’extase et de beauté, la légendaire blancheur d’Alger a émerveillé tant de poètes, de philosophes, d’écrivains et de voyageurs.

Ce haïk, qui est aussi un repère culturel, doit survivre dans la pensée du souvenir. En ce début de siècle, il réapparaît de plus en plus dans sa ville pour accompagner sous sa poétique grâce d’apparat, les jeunes mariées, comme autrefois, dans leurs nouveaux foyers. Ce retour, certes timide, à la tradition pourrait être salvateur pour inspirer nos stylistes, modélistes de haute couture à l’innovation dans une conception d’une variante vestimentaire perpétuant par le souvenir, la symbolique et la couleur blanche du haïk qui serait l’ancêtre originel d’un repère patrimonial historique et culturel. Ce renouveau vestimentaire perceptible dans le façonnage «new look» du hidjab est d’actualité dans les multiples variantes esthétiques de mode féminine dans les grandes villes du Moyen-Orient.

Plus proche de nous, par notre maghrébinité culturelle, la djelaba féminine marocaine est toujours une composante des armoiries de ce pays dans la tradition ancestrale du Maroc. Elle est prépondérement portée dans l’ensemble des villes du royaume et a survécu à toutes les mutations sociales, dans une évolution temporelle, d’une volonté tenace de sauvegarde d’un patrimoine d’authenticité culturelle légué par les aïeuls. De Fès à Meknès jusqu’à Marrakech, elle est omniprésente dans son port quotidien dans un renouveau de style, pour apparaître dans des circonstances de grands jours en variantes d’innovation et de raffinement de tenue d’apparat, qui peuvent inspirer et donner la réplique aux grands modélistes des plus prestigieuses griffes dans le monde de la haute couture.

Une initiative dans cette vision futuriste serait donc possible pour qu’Alger, ainsi reblanchie du reflet d’une variante apparentée à son célèbre haïk et recyclée dans la temporalité, redevienne El Bahdja dans sa beauté millénaire. Pour elle, ElnMahroussa «la protégée», la laideur l’a toujours révulsée dans sa splendeur légendaire de ville fascinante par le bleu turquoise de sa mer, et de la blancheur vive de ses antiques terrasses. Pour en revenir à cette mémorable soirée, suffisamment médiatisée par les supports de communication présents en nombre, nous préciserons simplement qu’elle fera date par l’adhésion spontanée de femmes et d’hommes ravis d’être présents à un événement exceptionnel.

Les compagnons de route, du regretté grand maître, étaient également à ce rendez-vous de la mémoire.Ont les citera pour avoir particulièrement comblé de bonheur la famille H’cicène qui, selon la veuve du défunt, vivait un moment intense avec des amis et témoins privilégiés qui faisaient  planer l’ombre de leur illustre disparu, d’il y a 52 ans. D’abord Taha Lamiri, Tahar Ben Ahmed, Mustapha Sahnoune, Sid Ali Kouiret, de la troupe artistique du FLN créée à Tunis au cours du mois de mars 1958 étaient tous là, heureux et émus de revivre en la circonstance des moments inoubliables de fraternité, de solidarité et de lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Ensuite, Mohamed Maouche et Krimo Rebbih de la prestigieuse équipe de football du FLN, créée le 12 avril 1958 toujours à Tunis, capitale de la Révolution algérienne de l’époque, qui exprimaient fort leur ravissement de participer à une communion de pensée collective à travers la commémoration de ce  souvenir. Nous ne n’oublierons jamais et ne cesserons de le rappeler à toute la jeunesse, le véritable séisme provoqué au sein du gouvernement français par le départ massif des joueurs algériens de renommé mondiale qui opéraient dans les plus prestigieux clubs français et qui faisaient la gloire du football de ce pays.

Ceci est aussi, faut-il le rappeler une de plus, un chef-d’œuvre de la Révolution algérienne, inédit dans le monde, par sa dimension et sa portée spectaculaire qui ébranla une opinion internationale médusée un premier temps et admirative ensuite, quant à l’innovation du stratagème de mobilisation militante inconnue, jusqu’alors et projeté en modèle d’action dans une avant-première d’actualité exclusive à l’échelle planétaire. A ce propos, nous terminerons par cette fin de siècle tourmentée, marquée par l’éveil de lutte et l’ascension d’une humanité asservie sous le joug colonial pour qui l’épopée de l’équipe de football et de la troupe artistique du FLN historique a constitué l’avènement majeur de rupture avec une époque d’assujettissement révolue à jamais par une dynamique irréversible de renouveau.

Ceci fût ainsi une leçon étymologiquement algérienne magistralement appliquée au cours d’un printemps du l’année 1958 aux lueurs d’aurore et d’éclosion d’une ère nouvelle pour tous les peuples opprimés de la terre. Celle-ci est désormais inscrite dans une belle et noble page d’histoire, qu’il faut perpétuer par reconnaissance et devoir de mémoire, à dessein d’ériger pour la jeunesse algérienne un repère édifiant de fierté d’une œuvre de rayonnement universel pour le triomphe de la liberté léguée par ses illustres aînés. De grasses manchettes de journaux répandaient l’événement qui, tout en provoquant l’effroi dans les rangs de la colonisation, était ostensiblement et fièrement célébré par les jeunes écoliers que nous étions à l’époque.



Se recueillir sur la tombe de cheikh H’cicène... (2e partie et fin)

Se recueillir sur la tombe de cheikh H’cicène... Notre réjouissance sans égale a atteint son comble à l’annonce du départ de Mustapha Zitouni, titulaire de l’équipe de France de football à la Coupe du monde de l’année 1958, qui avait supplanté Robert Jonquet, un  prétendant ainsi recalé à cette honorifique sélection.

A ce souvenir, et à cette pensée de ce soir mémorable, nous renouvelons notre affection et souhaitons à cette étoile de légende une prompte guérison de la maladie dont il souffre depuis des années. En cette circonstance et dans un recueillement profond de reconnaissance et de gratitude, nous les avions tous évoqués, de Mustapha Kateb à Hadjira Bali, de Mohamed Boumezrag à Amokrane Oualiken, avec émotion et regret pour ceux qui, hélas, nous ont quittés, «Allah Yarhamhoum» et qui ne seront jamais oubliés pour demeurer l’orgueil des générations montantes qui les découvriront dans le prestige de l’Algérie à travers l’œuvre de ses enfants prodiges. Partis pour un monde meilleur, vous serez à l’infini cette constellation d’étoiles qui brilleront dans notre souvenir sur cette généreuse terre d’Algérie.

Aux survivants d’une épopée glorieuse de résistance et de solidarité, sachez que vous avez ainsi inscrits en lettres d’or la grandeur de l’Algérie et de son peuple dans le palmarès de l’humanité opprimée, à laquelle votre message de lutte pour la liberté est parvenu pour devenir une devise algérienne de vaillance et de courage pour la postérité. La jeunesse, qui a fait l’inédit ce soir-là par sa présence massive à l’esplanade Fadéla Dziria, a vibré d’émotion et d’orgueil à l’évocation de cette glorieuse page d’histoire. Vos témoignages sur cette épopée ont suscité une grande émotion au souvenir de vos liens de fraternité et d’affection avec l’illustre Cheikh H’cicène.

Sa famille, sensible et touchée à l’émotion, l’a exprimé à travers sa digne épouse, E’lla Ghania, qui, dans un sanglot contenu, s’est exclamée en ces termes : «Nous n’oublierons jamais ce jour grâce à vous et avec vous, qui étiez les compagnons fidèles et frères de l’être qui nous est le plus cher au monde. Ce soir, nous ressentons sa présence parmi nous, lui qui nous a quitté à jamais dans la jeunesse de ses 29 printemps, il y a plus d’un demi-siècle de cela. Cette jeunesse très nombreuse qui est là aujourd’hui nous inonde de bonheur par sa présence, que nous percevons comme une véritable résurrection de H’cicène, lui qui était un illustre inconnu de cette frange même dans sa Casbah natale.»

Pour perpétuer cet événement  mémorable de pensée collective, empreint de reconnaissance et de gratitude à l’endroit du peuple tunisien dans une perspective de pérennisation du souvenir en direction de la jeunesse des deux pays, nous avions tenu à le partager dans la ferveur de la présence de Mme Imène Laâjili, conseillère à l’ambassade de Tunisie à Alger. Au souvenir de son défunt époux dont Tunis a été la terre d’accueil, ou il a rendu l’âme pour y reposer à ce jour, E’lla Ghania, avenante, stoïque et étreinte par l’émotion à la rencontre de celle qui, selon son expression, est une symbolique des liens de fraternité forgés dans l’épreuve d’une communauté de destin des peuples algérien et tunisien à une étape décisive de l’histoire. Et d’ajouter, solennelle, dans un admirable élan d’affection à l’égard de la diplomate, invitée d’honneur en la circonstance : «Imène est ma fille, en elle je revois émue mais comblée de bonheur, une image : celle du séjour de fraternité et de tendresse qui a accompagné jusqu’à sa dernière demeure notre inoubliable H’cicène et aussi, comme on dit chez nous, une senteur de l’être qui nous est le plus cher (rihat laâziz aâlina). Cela ne s’oubliera point pour s’imprégner à jamais dans la mémoire de notre famille et surtout de mes enfants et petits enfants.»

Par une anicroche, de dates de déroulement de festivals mondiaux de la jeunesse, les frères, acteurs de cette épopée, étaient loin de se douter qu’ils allaient susciter un débat fructueux sur un point d’histoire de la représentativité de l’Algérie combattante de l’époque dans le concert des nations. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, la controverse soulevée a, au-delà de la soirée, impulsé un débat public avec une large participation de jeunes avides de connaissances sur l’historicité des dates avancées.  La scène du patrimoine musical et de la chanson a tenu à être au rendez-vous ; nous les citerons pour avoir su procurer des moments de réjouissance inégale à la famille du défunt : les monuments de la musique andalouse Ahmed Serri et de la chanson chaâbi Boudjema El Ankis, la talentueuse diva Zakia Kara-Terki et le président de l’association andalouse El Inchirah Hini Smaïn.

Celle du théâtre était aussi représentée à l’événement par les célèbres comédiens Saïd Hilmi, Mustapha Preure et Hamid Rabia. Dans un élan de solidarité et d’affection, les vétérans du mouvement national Sid-Ali Abdelhamid et Sid-Ali Bouzourène, en dépit de leur âge avancé, ont tenu à être présents, au souvenir d’un des leurs qui fut un jeune militant de la première heure. Tous,ont entouré la famille du maître, le regretté cheikh H’cicène avec considération, affection et respect dont les marques ont profondément touché l’ensemble des membres de celle-ci et particulièrement la veuve, E’lla Ghania, qui, d’une voix pathétique a tenu à leur exprimer sa gratitude et celle de tous les siens, très sensibles à un acte de mémoire qu’ils n’oublieront jamais.

Elle a également tenu à exprimer avec force son bonheur d’avoir vécu ce jour inoubliable où le souvenir de cheikh H’cicène, enfin ressuscité dans son parcours et son œuvre, sera perpétué par la jeunesse très nombreuse qui l’a chaleureusement comblée, le soir de ce 20 août ô combien évocateur de symboles et de repères. Enfin, nous citerons un témoignage vibrant de chaleur humaine qu’à tenu à nous faire dans l’intimité d’un entretien en aparté, un de ses plus proches compagnons de la troupe artistique du FLN, Tahar Ben Ahmed, son fidèle ami et musicien de renom. C’est la gorge nouée par l’intensité du souvenir qu’il s’est ainsi exprimé : «Cheikh H’cicène était l’ami de tous.

Par ses qualités humaines exceptionnelles, nous cherchions affectivement sa compagnie ou nous le découvrions dans sa bonté et sa générosité de cœur. Dans la brève période que nous avons vécue à Tunis, à peine 7 mois, il ne nous parlait que de l’Algérie, des souffrances de son peuple et de son indépendance. C’était un grand nationaliste qui avait la passion de l’Algérie. Hélas, une maladie pernicieuse l’a terrassé et en un laps de temps l’a emporté, nous laissant ainsi dans une affliction inconsolable. Avec un courage exemplaire empreint de dignité, il a lutté contre le mal qui le rongeait. C’est après une lourde intervention chirurgicale pratiquée par le professeur Bachir Hadam qu’il a rendu l’âme, le 29 décembre 1958, à l’hôpital Essadikia de Tunis.

Tout au long de cette pénible épreuve, dans sa chambre nous lui rendions régulièrement visite. A la dernière visite, une semaine avant sa mort, il ne cessait, dans un sursaut d’affection, d’affirmer et de répéter que le vrai mal qui le consumait et qui n’avait aucun remède était l’éloignement de son  Algérie tant aimée, avec Alger et La Casbah, repère fondamental de sa tendre enfance.»

C’est en ce jour fatidique du lundi 29 décembre1958 que cheikh H’cicène, accompagné à sa dernière demeure par une foule impressionnante venu lui rendre un dernier hommage, a été inhumé à Tunis, au cimetière de Djelaz. Dans une atmosphère de grande émotion, une parade de jeunes scouts algériens réfugiés à l’époque à Tunis et de Tunisiens, drapeau national déployé au vent, rendaient les honneurs soutenus par les voix profondes et émouvantes du regretté Mohamed Bouzidi qui, avec l’art oratoire qui était le sien, a prononcé une oraison funèbre qui a figé toute l’assistance par son intonation et sa pathétique solennité. Dans un cercueil enveloppé de l’emblème national qu’il a tant aimé, le valeureux cheikh H’cicène a été mis en terre tunisienne, sa seconde patrie, chaleureusement acclamé au son de l’hymne de l’Algérie Djazaïrouna, magistralement entonné en chœur et saccadé de sanglots de ses frères et amis accourus en cortège pour un dernier regard d’adieu sur le symbole qu’il fut.

La volonté divine s’est ainsi accomplie et cheikh H’cicène a rejoint dans l’au-delà les meilleurs enfants de cette Algérie qui a été dans le rêve de son dernier soupir. C’est dans  la mémorable et grande liesse populaire de ce soir du 20 août, que ses frères et compagnons de lutte et de destin l’ont évoqué dans des témoignages poignants et par une communion  de pensée collective à sa mémoire et à son souvenir. D’une seule voix et à l’unisson, ils ont exprimé un vœu sacré : celui de se recueillir un jour et de leur vivant sur la tombe de cheikh H’cicène, à Alger, lui,qu’ils ont vu rendre l’âme enflammé par la séparation de sa lointaine Algérie.

Ce qui sera, selon leur expression, un «acte de fidélité» à son endroit pour avoir été absent lors de la rentrée triomphale au pays enfin libéré.  A tous ces vœux et à la demande pressante de sa famille, particulièrement sa veuve E’lla Ghania, ses enfants et petits-enfants, l’Associationdes amis de la rampe Louni Arezki s’attèlera imminement avec la contribution du Commissariat du Festival de la chanson chaâbi, à l’accomplissement de la démarche appropriée pour le rapatriement tant attendu des restes de cheikh H’cicène pour être inhumé au cimetière d’El Kettar et rejoindre ainsi sa chère mère E’lla Tassadit éplorée par une absence d’un demi siècle durant.  Maintenant, avec la grande émotion, vécue lors de la commémoration du repère d’une glorieuse épopée que tu fus, nous voulons, cher et illustre cheikh H’cicène, te conter le bonheur de femmes, d’hommes et surtout de jeunes qui ont été heureux et comblés de te redécouvrir :

«Ils t’attendent pour revenir et retrouver ainsi la terre bénie d’Algérie à la place qui est la tienne au panthéon de la patrie reconnaissante. Ainsi Kamal Hamadi, le célèbre compositeur, t’a élogieusement évoqué pour nous rappeler avec émotion ta dernière apparition à la fin de l’année 1957 à Paris. Confortablement installé dans cette ville pour poursuivre tes activités militantes, tu as spontanément répondu à l’appel du devoir en te rendant à Tunis pour rejoindre la troupe artistique de l’Algérie combattante, dont la mission primordiale était de transmettre au monde le message du peuple algérien en lutte pour l’indépendance de son pays. C’est lors de cette dernière soirée que tu as répondu à l’invitation de la Fédération de France du FLN par l’entremise d’un de ses responsables, Hafidh Karamane, qui était aussi ton ami, pour animer un concert de chant au cercle des étudiants maghrébins à Saint-Michel, simulé en la circonstance  pour une action de mobilisation militante à l’intention de la communauté universitaire algérienne résidant à Paris.»

Ainsi prend fin ce monologue incantatoire d’outre-tombe avec cheikh H’cicène, dans la sérénité de l’espoir réapparu, quant à la réincarnation d’une légende méconnue dans la mémoire de notre jeunesse, en signe de triomphe sur le spectre hideux de l’oubli. Dans ce contexte d’évocation et de souvenir, nous voulons revenir sur un témoignage d’une rare sensibilité que nous a confié Mustapha Sahnoun, membre de la troupe du FLN, âgé aujourd’hui de 75 ans. Ce compagnon de l’épopée de Tunis, avec sa mémoire prodigieuse, nous a captivés par un récit prégnant, ponctué d’images vivaces gravées en lui et qui ont pérennisé une véritable ode de solidarité et de fraternité du peuple tunisien, pendant les terribles années algériennes de sang, de feu et de braise, dans une tragédie d’apocalypse de dévastation.

Ecoutons-le se confesser dans le souvenir du devoir de mémoire : «Moi, j’ai vécu une page inédite de solidarité humaine, écrite dans une tourmente de cruauté de la barbarie colonialiste sans précédent, dans l’histoire de l’humanité Mon devoir est de léguer aux générations montantes, ces souvenirs impérissables frappés par le sceau de l’indélébile pour perpétuer l’œuvre humaniste d’entraide, de dévouement, de fraternité et d’affection du peuple tunisien à l’égard de la très nombreuse communauté algérienne déplacée à cette époque en territoire tunisien. Sans exagération, ni zèle aucun et j’assume ici pleinement un acte de mémoire, pour affirmer que par la chaleur de l’accueil fraternel réservé aux citoyens algériens dans une véritable seconde patrie, j’ai toujours comparé en cette période vécue la terre de Tunisie à celle de la Hidjra du prophète Mohammed (QSSSL) dans son choix d’exil en terre de croyance et de foi d’un humanisme spirituellement éclairé.»

Un témoignage très fort de sens par son contenu, qui incline à une médiation pour fixer à jamais dans la mémoire de notre jeunesse cette leçon unique de solidarité, dans l’épreuve d’une destinée humaine. Celle-ci, tissée dans une grande douleur, de sacrifices, de lutte et de résistance, a été et cela ne s’oubliera point, une œuvre éternelle de fraternité humaine généreusement accomplie pour la renaissance de la nation algérienne engloutie dans les ténèbres de la longue nuit coloniale.  Pour persévérer dans l’accomplissement de ce travail de mémoire à l’endroit d’un repère de notre patrimoine culturel et acteur pendant une période charnière de notre histoire, il serait souhaitable de mettre à contribution les témoignages d’amis, de compagnons, de sympathisants de cheikh H’cicène pour compléter la bibliographie de son parcours dans cette étape de l’histoire, à Paris et à Tunis.

Ceci permettra essentiellement de répondre aux vœux exprimés par sa famille, dans la tendresse de l’avidité de connaître les étapes de l’existence loin de la terre natale du fils unique adulé mais, hélas, ravi trop tôt à son affection.  Ainsi la perpétuation des valeurs authentiques de la nation algérienne enfin ressuscitées d’un interminable et tragique naufrage de plus de 130 ans est un acte de foi profond en son existence pérenne à l’éternité des âges et du temps. Dans la perspective d’une ère nouvelle de ce XXIe siècle, c’est toujours la mémoire collective qui impulsera une dynamique à l’acte de mouvement de la pensée et du souvenir, pour annihiler le syndrome dégénératif de l’oubli.

Enfin, c’est dans un monde en perpétuelles convulsions et en proie à d’intenses turbulences existentielles que l’on assiste, désemparés, à un retour fulgurant de conflits, de guerres et de chocs de mémoire dans un délitement de toute raison humaine. Ceci est la leçon magistrale de ce siècle, qui nous rappelle avec une évidence tenace que la mémoire collective constitue un repère fondamental qui est certes un passé, mais lequel est incontournable pour composer l’avenir.    

EL WATAN


 

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