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Victimes du déficit culturel national PDF Imprimer Envoyer
Actualités - Reportage
Écrit par Mustapha Benfodil   
Dimanche, 21 Novembre 2010 02:32
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Nos musées sans public

Nos musées sans publicEt si on passait l’après-midi au musée ?» Vous ne risquez pas d’entendre souvent ce genre de proposition. Et pour cause : une virée au musée ne semble pas encore faire partie des plans de sortie des Algériens à en juger par les niveaux d’affluence enregistrés.

Pourtant, les musées sont censés compter parmi les lieux les plus attractifs et les plus sollicités. A certains égards, c’est la première vitrine d’une ville, d’un pays. Le premier endroit que l’on visite quand on va en territoire inconnu. Aussi les musées ont-ils leur place dans tous les bons guides, au même titre que les bons restos, les bonnes librairies, les monuments historiques et autres attractions et curiosités dans le parcours du voyageur. Sans parler de leur valeur patrimoniale proprement dite.
C’est connu, les musées, c’est l’écrin où se trouve jalousement conservé le génie créatif d’une société, c’est la nation en œuvre(s), le capital matériel et immatériel de tout un pays, voire de l’humanité entière, incarné dans une collection.
Qu’en est-il de la place de nos musées dans le quotidien des Algériens ? Dans l’économie générale d’une ville comme Alger ? Quels sont les publics qui s’y rendent ? Et que font les conservateurs de musées pour augmenter leur chiffre visiteurs ?

Le grand public out !

D’abord, oui, ce constat : nous sommes bien peu nombreux à nous donner la peine d’honorer d’un peu de notre temps ces augustes gardiens de notre mémoire et de notre génie artistique. Nous avons fait la tournée de tous les musées de la capitale et force est de convenir qu’ils ne font pas le plein malgré un tarif (symbolique) de 20 DA le ticket. Pour s’en faire une idée, voici des chiffres recueillis auprès des directions de quelques musées nationaux : le Musée des antiquités et des arts islamiques enregistre à peine 5000 à 6000 visiteurs par an. Le Musée des arts et des traditions populaires de La Casbah a accueilli en 2009 près de 12 000 visiteurs. Quant au fameux MaMa, le musée d’art moderne et contemporain d’Alger, il a réalisé le score le plus élevé avec un peu plus de 20 000 visiteurs entre mai et octobre 2010. Nous n’avons évidemment pas manqué de solliciter le musée du Bardo et le Musée national des beaux-arts d’Alger. Le premier est fermé pour travaux de restauration tandis que le second n’était pas en mesure de répondre à notre requête.
Il ressort ainsi que dans tous les cas, on est bien loin des 100 000 ou 200 000 visiteurs annuels auxquels on aurait pu s’attendre. Le premier public des musées demeure un public de connaisseurs et d’initiés : collectionneurs, amateurs d’art, passionnés d’histoire et d’archéologie, chercheurs et autres étudiants. Donc un public d’un certain niveau d’instruction. Il y a également les diplomates et les «expats» en poste à Alger. Pour le grand public, les conservateurs des musées soulignent l’importance des expos temporaires et de «l’événementiel» pour drainer en masse les visiteurs. Ainsi, des événements comme le mois du Patrimoine ou le Panaf’ ont permis de ramener du monde. Cela fait toujours du bien à un musée d’être au cœur d’une grosse actualité.

Si certains conservateurs de musée déplorent «le manque de culture muséologique chez l’Algérien lambda», d’aucuns n’hésitent pas à leur renvoyer la balle en leur faisant le grief de ne pas s’investir suffisamment dans l’animation pour dynamiser leurs établissements. «Nos musées ne m’attirent pas. Je suis partie une fois dans un musée avec des amis et on s’est ennuyés. J’avais l’impression que c’était vide. C’est vieux, c’est mort, il n’y aucune animation», résume une jeune femme de 26 ans, diplômée en marketing. Un avis qui reflète l’opinion d’un secteur non négligeable du public. La vérité est que l’animation existe, mais c’est plutôt la communication autour des activités proposées qui reste insuffisante et parfois inadaptée. Et cela conforte l’image présentant ces édifices comme étant littéralement... «muséifiés», «momifiés», «fossiles». Une image stéréotypée et folklorique, en somme.

«Je ne me dérange pas pour voir des pierres !»

Planté en plein parc de la Liberté (ex-parc de Galland), sur le boulevard Krim Belkacem, le Musée des antiquités et des arts islamiques a été fondé en 1835, dans la foulée de la colonisation française. «Ce musée est de loin le plus ancien, pas seulement en Algérie mais dans toute l’Afrique. Il est même antérieur au musée Boulaq d’Egypte. Nous avons une collection d’une grande valeur historique. Le musée retrace toute l’histoire de l’Algérie, depuis les époques romaine et phénicienne jusqu’à la période ottomane», explique Houria Cherid, directrice du musée. Déplorant la faiblesse de l’affluence en dépit des trésors que son musée recèle, Mme Cherid ironise : «Certains vous diront : «Ana n’rouh n’chouf lahdjar !» (vous voulez que je me dérange pour aller voir des pierres !)» Et d’ajouter : «Les gens ont d’autres priorités qui sont celles de tous les jours : l’école, le logement, le foot… Mais d’un autre côté, quand on voit la fiche signalétique des objets, on ne peut pas dire que le musée est statique. Nos objets voyagent beaucoup car nous participons à de nombreuses expositions internationales, le musée étant de renommée mondiale.» Installée en 2006, Mme Cherid nourrit de grandes ambitions pour l’institution qu’elle dirige. L’un des vastes chantiers auxquels elle entend s’attaquer est la modernisation technique du parcours muséal avec une introduction progressive de la technologie (audioguides, bornes informatiques, etc.) tout en mettant plus d’audace dans la scénographie. Houria Cherid évoque par ailleurs la question de la diversification des prestations de nos musées pour en faire des espaces joyeux, ouverts, plutôt que des espaces figés, avec toutes les commodités requises : parking, resto, boutique de souvenirs, espaces ludiques, ateliers pédagogiques, etc. «Nous aurions souhaité évidemment offrir ce genre de services mais pour cela, il nous faut empiéter sur le parc. Et il faut dire que ce parc, qui est assez mal fréquenté, ne nous sert guère dans la mesure où il décourage les visiteurs.»

Aucune stratégie en direction du public scolaire

L’une des faillites de la politique muséale nationale, c’est l’absence d’une stratégie spéciale enfants. Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que les musées sont porteurs d’un projet pédagogique et participent à l’éducation esthétique des jeunes. Tous les gestionnaires de musée que nous avons rencontrés nous ont affirmé qu’il n’y avait aucune convention avec l’Education nationale pour organiser régulièrement des visites guidées à l’intention des écoliers. Cela est laissé à l’initiative et au bon vouloir des chefs d’établissement. Si les musées se montrent unanimement disponibles à travailler avec les scolaires, les directeurs d’école invoquent l’argument de l’absence de moyens logistiques et de couverture juridique (assurance notamment) pour justifier leur inertie. La balle est donc dans le camp du ministère de l’Education pour faire bouger les choses. Il est inutile, nous semble-t-il, de démontrer la pertinence pédagogique d’une expo sur l’histoire antique de l’Algérie par exemple, et l’on devine aisément l’économie de temps, de mots et d’efforts que permet la visite du musée d’Ifri pour expliquer aux potaches le Congrès de la Soummam. Les élèves pourraient ainsi être édifiés de la formidable portée de ce congrès fondateur en touchant et en humant l’odeur d’août 1956 mieux que ne le ferait aucun manuel d’histoire ou fiche de cours. «Un musée est une machine à remonter le temps. Lorsqu’on présente une pièce archéologique à un élève ou qu’on lui montre une statue et qu’on lui raconte son histoire, on retient plus facilement son attention», note Houria Cherid. «Malheureusement, nous travaillons avec très peu d’écoles. Il n’y a que les élèves des établissements les plus proches qui viennent comme ceux du Lycée Zineb (ex-Saint-Elizabeth)».

Le musée du MaMa a l’immense avantage d’être central, lui qui trône au beau milieu de la rue Larbi Ben M’hidi. Les anciennes Galeries de France au style néo-mauresque sont ainsi devenues le premier musée dédié à l’art contemporain de l’histoire de l’Algérie. L’actualité du musée en ce moment, ce sont deux expos : le premier festival national de la photo (Fespa) et une autre expo hôte, «L’attente», qui vont être décrochées pour céder la place à une rétrospective Issiakhem à partir du 1er décembre. Ne disposant pas encore d’un fonds pour exposer sa collection permanente, le MaMa multiplie les expos temporaires. «Nous avons démarré très fort grâce à l’année de la culture arabe qui a été tout de suite suivie par le Festival panafricain, ce qui nous a fait une grande pub», se félicite Mohamed Djehiche, directeur du MaMa (lire interview). Pourtant, le musée est loin d’être fini, avoue M. Djehiche. Ce que confirme Halim Faïdi, l’architecte qui a conçu et piloté l’opération de cette heureuse transformation. «Le musée n’est pas encore livré. Ce que nous avons, c’est juste une salle d’exposition. Une galerie d’art, pas un musée. Cela a été fait dans la précipitation pour accueillir les festivités de l’année arabe mais il aurait fallu reprendre le projet initial. Là, il manque tout : les réserves, l’auditorium, les ateliers pédagogiques, la cafétéria en bas, le restaurant panoramique sur le toit… Sur les 13 500 mètres carrés que comptent les anciennes galeries, seuls 4500 ont été livrés», dit-il. Où est le rapport avec notre sujet diriez-vous? «Eh bien, entre une galerie et un musée, ça ne fonctionne pas du tout de la même manière. Une galerie est un espace statique, alors qu’un musée est un espace dynamique. Le MaMa a un bon directeur mais lui-même, ses bureaux sont ailleurs. Le «musée» n’a même pas de fonds puisqu’il n’y a pas d’aire de stockage. Ce projet doit être repris et conduit jusqu’au bout tel qu’il a été pensé, sinon, nous n’aurons Ce que nous avons-là, ce n’est pas le MaMa, c’est un trompe-l’œil.» Une anomalie structurelle qui empêche donc le MaMa de carburer à plein régime, ce qui lui aurait permis d’attirer dix fois plus de monde. Un premier avis d’appel d’offres avait été lancé pour démarrer la deuxième phase de réaménagement des anciennes Galeries mais il a été annulé pour «vice de forme», précise M. Djehiche.

«Quelqu’un qui a faim n’a pas la tête à la culture»

Un saut à présent à la mythique Casbah et son musée des Arts et des Traditions populaires. Il faut dire que le musée revit après une période difficile, celle où La Casbah était classée «dangerous» au plus fort du terrorisme. «Il s’agit d’un musée ethnographique» précise d’emblée Nawel Taouanza, attachée de conservation qui nous servira gentiment de guide. Le musée des ATP s’est choisi pour demeure un somptueux palais ottoman. «C’est le palais de Khdaouedj El Amia», explique Nawel. Selon la légende, cette femme à la beauté éclatante aurait été éblouie par ses propres charmes à force de s’admirer dans le miroir. La collection du musée se veut un concentré de l’artisanat national glané aux quatre coins du pays. «Nous recevons différents publics : nous avons un public de connaisseurs, un public d’écoliers, et puis nous recevons aussi tous les nostalgiques du Vieil-Alger qui nous disent: «Djina n’echemou rihet z’man (nous sommes venus humer l’odeur des temps anciens)», confie notre guide en indiquant que «les visiteurs étrangers commencent à revenir aussi après avoir déserté La Casbah durant le terrorisme». Concernant les groupes scolaires, Mlle Taouanza nous apprend que «les écoles privées sont plus actives et organisent régulièrement des visites pour leurs élèves». Pendant ce temps, un homme logeant dans une douira menaçant ruine nichée à proximité du musée nous interpelle pour lancer un SOS aux autorités au sujet de sa maison qui s’effrite. Ce qui nous renvoie brutalement à la hiérarchie des priorités. Nawel dit comprendre les gens qui avancent l’argument de la misère sociale pour tourner le dos aux musées : «Quelqu’un qui a faim n’a pas la tête à la culture. Il faut un minimum de confort pour penser à aller au musée», lance-t-elle. Ce n’est pas tout à fait l’avis de Noureddine Benferhat, galeriste et éditeur, fondateur des éditions Marinoor. Pour lui, les musées peuvent changer non seulement le visage mais carrément le destin d’une ville «comme c’est le cas du Guggenheim de Bilbao». «Un musée a une haute fonction culturelle, celle d’éveiller le sens du Beau dans un pays en proie à la laideur et au désordre», souligne M. Benferhat, avant de faire remarquer : «Entre 1950 et 1980, 123 musées d’art et centres visuels ont été ouverts aux Etats-Unis. Voilà où investissent les grandes nations. Auguste Comte observait que dans la vie des sociétés, il y a une période digestive et une période créative. Or, de 1962 à nos jours, aucun musée n’a été construit. C’est grave !»

EL WATAN
 

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