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32e ANNIVERSAIRE DE LA DISPARITION DU MAÎTRE DU CHAÂBI PDF Imprimer Envoyer
Rubrique - Culture
Écrit par Noureddine Fethani   
Lundi, 22 Novembre 2010 01:48
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El-Anka : le chant et les notes de feu du Phénix

32e ANNIVERSAIRE DE LA DISPARITION DU MAÎTRE DU CHAÂBI El-Anka Le jeu époustouflant et unique du Cardinal, sa voix à la sonorité, à la gravité et à l’amplitude rares, un tantinet nasillarde, restituent la psychologie du peuple, ses états d’âme et reflète son sens de l’esthétique et de l’appréciation.
Le colonialisme français n’a eu de cesse d’anéantir tout ce qui constituait la mémoire collective des Maghrébins, tout ce qui pouvait référer à leur personnalité. L’occupant avait, en Algérie plus qu’ailleurs, engagé une effroyable entreprise d’ensevelissement des cultures nationales déjà passablement mises à mal par des siècles de contradictions, de conflits et de décadences. Ainsi en avait-il été du melhoun, poésie orale déconnectée du mandarinat littéraire et ainsi rayée de l’ethnographie coloniale. Pourtant, des hommes ont assuré le continuum salvateur de la tradition culturelle populaire portée par la conscience sociale comme réalité vivante, riche et foisonnante.

Un nom claque : El-Anka. Par la musique et le chant, il fut assurément de ceux qui auront le plus contribué à la sauvegarde et à la réviviscence artistique de ces véritables chefs-d’œuvre de la littérature poétique d’expression dialectale produits par l’inspiration et la verve populaires et où se synthétisent la portée symbolique et philosophique, la beauté esthétique et le degré d’expression du génie littéraire des Maghrébins. El-Anka fut celui par qui s’opéra la confluence de la musique «savante» citadine, héritage andalou, et celle, profane, dont les vestiges se retrouvent ailleurs, en Kabylie et jusque dans le Hoggar, selon B. Hadj Ali(1).

El-Anka adopta et mit en musique le répertoire du melhounen lui imprimant la vivacité qui le distingue des rythmes lents, maniérés et affectés des noubate, il introduisit des instruments nouveaux, élagua les neqlabateet mit la musique et le chant magrébins au goût d’un très large public. Ce nouveau genre dont El-Anka avait subodoré d’instinct le mouvement dynamique fera école. Il en sera le chef de file indétrônable et incontesté. Le chaâbi, par référence à son auditoire, s’impose pour acquérir l’audience qui va déborder d’Alger pour s’insinuer et se faire adopter dans tout le pays et bien au-delà. El-Anka n’a pas attendu d’être invité dans le sanctuaire de la musique algéroise ; il y est entré par effraction. Il a mis sens dessus-dessous les compostions mièvres et figées pour les réinventer dans des envolées, une vigueur et des accents presque subversifs et irrévérencieux pour les conservateurs.

Dans la musique d’El-Anka, le classique est fortement chahuté et, en définitif, dynamité par ses propres moyens. Les versions déglinguées du harasse (le démolisseur) font une impressionnante irruption dans tous les milieux, l’avènement du phonographe l’introduisant jusque dans les foyers d’Alger et de son hinterland. «Compréhensible au niveau des paroles et grâce à une mélodie belle et claire, le répertoire d’El-Anka acquiert une grande audience… le chant chaâbi s’impose dans la tradition. Cette dernière consolide les liens entre l’interprétation, l’œuvre et le public. Ainsi, les réactions à cette musique au plan émotionnel et la façon de la recevoir deviennent partie prenante, indissolublement, de la tradition culturelle.»(1) Le recul de la musique «classique» provoqué par la réduction de ses adeptes laisse toute sa place au déploiement de ce nouveau genre qu’El- Anka ne cessa d’enrichir par des créations et des rythmes nouveaux dans la mouvance à la fois du moghrabi, de l’algérois et des rhapsodies du pays kabyle. Le jeu époustouflant et unique du Cardinal, sa voix à la sonorité, à la gravité et à l’amplitude rares, un tantinet nasillarde, restituent la psychologie du peuple, ses états d’âme et reflète son sens de l’esthétique et de l’appréciation.

Cette musique et ces chants peuvent tout exprimer, tous les sentiments que les hommes peuvent éprouver, leurs ennuis aussi. Ce n’est pas un genre artificiel que des lubies auraient produit ; il est né des eaux primordiales dont sont irrigués des hommes. On écoute le Phénix, on en sort saturé de délices ! Il s’y entendait comme aucun pour donner vie à ses chants et leur faire occuper tout le lieu et tout le silence, au point qu’il est impensable que le genre fit son entrée autrement que par un personnage aussi fracassant. Personne ne savait comme lui déployer chaque fleuron de la beauté du texte et des notes de l’instrument. «Comme un chant en sa terre, le poème s’envole vers le Phénix et se dit.» Inlassable et impétueux, architecte et stucateur, il savait, dans une délectation morose incarner dans la voix et le doigté les vicissitudes d’un monde amer qui fait s’assombrir l’azur, pleurer les nuages, s’incliner les astres ( El-Meknassia, El-Fraq, El-H’mam…). Il savait sublimer l’amour, acquis ou inaccessible, courtois ou sensuel, en force tonifiante, explosant en cela des préjugés ancestraux et tenaces ( Yamna, Dhif Allah, Youm el-djemâa…), révéler ses tares et sa vanité à la société ( Soubhane Allah…), et dire les suaves gorgées des alcôves bachiques ( Gheder Kassek, Es Saqi…). Il appelait à la raison, transcendant le dogme de la religion pour la restituer a l’entendement commun et rendre à la révélation sa raison essentielle : la contemplation et l’émerveillement devant la Création ( Ech- Chafi, Ettaouassoul, Errbiya…) dans des hymnes, élégies et hagiographies ruisselants d’humanité, de compassion et de commisération. Il n’interprétait jamais le même poème, la même musique de la même manière. Il n’admit jamais l’aliénation à la mélodie. Il a secoué de leurs films de poussière des houaza et des aroubi, legs des poètes tlemcéniens aussi fameux et prolifiques que Ben M’sayeb, Ben Triki, Ben Sahla… Dans les somptueux «bit ou siah», son instinct presque infaillible lui faisait reconnaitre les moments où s’estompent ou s’étirent les syllabes ouvertes.

Dans les qâadate d’intimes, il connaissait un étrange repli sur soi, se concentrait sur sa propre conscience artistique et préludait de mystérieuses et fascinantes assonances. Il avait des fugues déconcertantes : changement de rythme, surcroît de tonus, et il surfait avec une dextérité et des modulations vocales ahurissantes d’un mode à un autre : son interprétation quittait le pluriel anonyme pour la singularité du grand art ! Sans effort particulier, il improvisait pour réaliser des ornements mélismatiques impossibles pour d’autres. La facture de l’instrument, le mandole, auquel il a lui-même apporté des modifications a probablement influencé son type de composition, sauf que sa façon très libre de moduler à l’intérieur du mode principal donne à penser qu’il composait aussi avec la voix, c'est-à-dire avec les tripes. On le disait ombrageux, acerbe, cinglant, distant et sarcastique quand il entendait seulement faire respecter son œuvre et son art. Il transmettra à la postérité ses fulgurantes réparties et les cuisantes façons qu’il avait d’éconduire les fats et les malappris. Il opposera un souverain mépris au tentatives de formatage de ses productions par la radio et la télévision desquelles se détachera souverainement pour communier sans relais avec son public et pour former une pléiade de disciples dont beaucoup, à son grand dam, se vautreront dans l’imitation et le psittacisme. Le pape du châabi a interprète bien davantage qu’on lui prête (400 qacidateet chansons) et enregistré près de 36 microsillons.

Le 23 novembre 1978, c’est un pan de l’histoire d’Alger et sa figure héraldique qui s’en sont allés. Alger qu’il a fait rayonner au zénith de la culture musicale et qui lui doit sa reconnaissance et sa déférence. Même si voila bien révolue l’époque d’El- Bahdja et des goumene en blouse marseillaise et fez pourpre, des haïks immaculés et des muezzins qui chantaient leurs appels sur les modes zidane et h’ssine sans que nul ne songeât au sacrilège.

(1) Bachir Hadj Ali : El-Anka et la tradition châabi.

Le Soir d'Algerie
 

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