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IL Y A CINQUANTE ANS NAISSAIT L’ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L’ALN PDF Imprimer Envoyer
Rubrique - Dossier
Écrit par Ali MEBROUKINE (*) - KAYENA   
Dimanche, 03 Janvier 2010 00:00
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Quel fil d’Ariane entre Abane Ramdane et Houari Boumediene?Entre abane et boumediene...

Abane et Boumediene avaient deux points essentiels en commun: la conception de l’Etat et le rôle de l’institution militaire

C’est à l’occasion du 3e Cnra, qui se tient à Tripoli (décembre 1959- janvier 1960), que sont mises en place deux institutions politico-militaires: l’EMG et le Conseil interministériel de la guerre (CIG). Devant l’incertitude qui continue de prévaloir sur l’attitude du général De Gaulle à propos de l’avenir de l’Algérie (après son discours du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination du peuple algérien) et l’affaiblissement considérable des combattants de l’intérieur, il est apparu nécessaire aux membres du Cnra de désigner deux structures qui seraient en charge de la réorganisation de l’ALN et ceci dans une double perspective: poursuivre le combat contre l’armée française jusqu’à la proclamation de l’indépendance, doter, d’ores et déjà, le futur Etat algérein d’une armée qui garantira l’intégrité du territoire, protègera les populations et lui permettra de s’exprimer dans le concert des nations, comme une entité véritablement souveraine(implicitement, il s’agit de récuser le bien-fondé du maintien de bases militaires françaises sur le sol algérien après l’indépendance). L’EMG, tout comme le CIG, est une émanation du Cnra. Tous les membres de ce Parlement qui siège à l’extérieur de l’Algérie étaient tombés d’accord pour confier à l’EMG, sous la houlette du colonel Houari Boumediene (alors patron du COM Ouest installé à Oujda), la responsabilité de mettre sur pied, en unifiant ses rangs, une armée suffisamment disciplinée et outillée pour asséner de sérieux coups de boutoir à l’armée francaise, en dépit de l’étanchéité des barrages électrifiés et du minage des périmètres adjacents aux frontières marocaine et tunisienne soulageant ainsi le fardeau des wilayate de l’intérieur. Il s’agissait aussi de préparer idéologiquement, politiquement et intellectuellement des milliers de jeunes Algériens qui affluaient de toutes les régions du pays et même d’Europe, délaissant études et activités professionnelles, pour se mettre au service de l’ALN. Les divergences au sein du Gpra, qui préfiguraient la destitution de Ferhat Abbas (août 1961), le refus des chefs des wilayate de l’intérieur(notamment les W1, 3, 4 et 6) de reconnaître quelque légitimité que ce soit au Gpra, lequel, à leurs yeux, aurait fait, dès l’origine, son deuil d’une possible victoire de l’ALN sur l’armée française, les manoeuvres de type clientéliste orchestrées sur l’ensemble du spectre FLN/ ALN par le triumvitat constitué de K.Belkacem, L..Bentobbal et A..Boussouf, l’exacerbation des rivalités personnelles entre les chefs historiques détenus au château d’Aulnoy; l’ensemble de ces facteurs amènent le Colonel H..Boumediene à nourrir une circonspection grandissante à l’égard de l’aptitude des différents clans et factions à coopter, à l’indépendance, une élite dirigeante soudée et homogène, en état de résoudre les lourds problèmes économiques et sociaux légués par l’Etat colonial. Nous reviendrons sur ce point plus loin. Mais il convient, dès l’abord, de faire justice du lien consubstantiel qui est souvent fait entre la dérive prétorienne du mouvement national et l’émergence de l’EMG. Une partie de l’historiographie scientifique, aujourd’hui relayée par d’anciens responsables du Mouvement national, entreprend de discréditer l’EMG, non seulement en insistant sur le caractère tardif de l’engagement militaire de ses chefs, sur son implantation exclusive aux frontières tunisienne et marocaine et surtout sur les arrière -pensées du colonel H. Boumediene qui aurait cherché à instrumentaliser les conflits internes au FLN/ALN. Pour ce faire, il se serait soumis le Cnra (ce qui, historiquement, est inexact), autonomisé du Gpra, à seule fin d’organiser pour son propre compte une force militaire puissante et efficace qui lui servira d’outil prétorien dans la perspective de la prise du pouvoir en 1962.

Ces jugements controuvés destinés à stigmatiser le déficit de légitimité historique du colonel Boumediene par rapport aux autres acteurs du FLN/ALN font bon marché des circonstances ayant présidé au déclenchement du 1er Novembre 1954, de l’évolution politique chahutée de ce même FLN/ALN entre le Congrès de la Soummam et le dénouement de la crise de l’été 1962 et, enfin, passent complètement sous silence le légalisme sourcilleux du colonel Boumediene qui avait pris sur lui de réprimer impitoyablement les auteurs du complot contre le Gpra (en novembre 1958) menés par le colonel Lamouri, authentique patriote et moudjahid de la première heure, mais qui s’était laissé circonvenir par les services secrets égyptiens.

Retour sur le Congrès de la Soummam

Pour traiter des conflits de légitimité, il faut un cadre analytique. Celui-ci est posé par un évènement majeur mais qui charriait en lui-même une multitude d’illusions, à savoir le Congrès de la Soummam. Lorsque celui-ci se tient, en août 1956, sous la férule de Abane Ramdane, le plus prestigieux des leaders de la Révolution algérienne (avec Larbi Ben M’hidi), l’affirmation de la supériorité du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur arrive trop tard.

Le paradigme ramdanien est proclamé 22 mois environ après le déclenchement de l’insurrection; celle-ci a été conçue, préparée puis mise en oeuvre par un courant constitué d’anciens de l’Organisation spéciale (bras armé du PPA/ Mtld créée en 1947 puis dissoute en 1950) qui vont fonder le Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (Crua) en mars 1954. L’objectif de ses membres (M.Boudiaf, H.Aït Ahmed, A.Benbella, R.Bitat, L.Ben M’hidi, B.Souidani, etc.) est de couper définitivement les amarres avec le courant Messaliste (accusé de verser dans le culte de la personnalité du chef et de mulitiplier les objections à la lutte armée); il consiste aussi à mettre devant le fait accompli le courant centraliste qui ne cesse de tergiverser sur les moyens de faire prévaloir le principe d’un Etat algérien indépendant et souverain.

Il faut savoir qu’au moment où les préparatifs de l’insurrection sont déjà très avancés, A.Ramdane se trouve encore en détention (à Albi puis à Maison Carrée) d’où il ne sortira que le 18 janvier 1955. Comme personne ne peut réécrire l’histoire, l’attitude qu’aurait adoptée A.Ramdane face aux exigences du courant activiste relève, à bien des égards, d’un exercice d’art divinatoire, à cette réserve près que Abane aurait certainement demandé (au regard du contenu des prescriptions de la plate-forme de la Soummam) un moratoire sur la date de déclenchement de l’insurrection, consulté ceux des centralistes acquis en théorie à l’idée d’une insurrection armée mais dubitatifs quant aux chances de succès qu’elle pourrait avoir contre la quatrième puissance militaire du monde et enfin certainement remis en cause le principe de la dualité au sein de la Direction du FLN/ALN entre chefs de l’intérieur et membres de la Délégation extérieure. Ces hypothèses formulées ex post sont d’autant plus plausibles que pour des raisons qui n’ont guère retenu l’attention des historiens professionnels, A. Ramdane était a priori hostile à toute velléité d’internationalisation du problème algérien avant que les questions d’organisation interne de la Révolution fussent débattues et tranchées.

La marginalisation officielle de Abane et de ses compagnons de route, à partir d’aout 1957, au Cnra du Caire, est surtout un effet de la militarisation originelle du Mouvement national indépendantiste (délibéremment suscitée par le Crua). En ce qui concerne la dérive prétorienne du Mouvement national, elle relève d’autres ordres de circonstances. Elle a pour maître d’oeuvre le colonel A.Boussouf qui va d’abord créer le Mlgc (à l’occasion du 2e CCE) puis le Malg, au début de l’année 1960. Le prolongement politique de ce gigantesque appareil sécuritaire devait etre le CIG, mais les voeux de A.Boussouf ne pourront pas se concrétiser, à la fois en raison des divergences apparues entre lui et les colonels Krim et Bentobbal et de la volonté du colonel Boumediène de barrer la route à une camarilla à laquelle il reprochait de considérer l’exercice du pouvoir suprême comme une fin en soi, en dehors de toute élaboration d’un projet de société voire d’un programme politique traduisant les grands principes arrétés dans la Proclamation du 1er novembre 1954. Ceci dit, Abane ne disposait pas des moyens d’incarner concrètement les principes proclamés au Congrès de la Soummam. Il n’avait pas seulement contre lui les partisans déclarés de telle ou telle forme de prétorianisme; commencaient à se défier de lui tous ceux dont l’objectif inavoué était d’instrumentaliser le FLN/ALN, de se constituer un réservoir de clients et d’accaparer à des fins personnelles les ressources destinées à la révolution en marche. A tous ceux-là, Abane donnait mauvaise conscience. Son rigorisme janséniste, la pureté de ses intentions (vertu qu’il partageait avec L.Ben M’hidi), l’esprit de sacrifice et surtout sa vision d’un Etat algérien multiconfessionnel, multilingue et multiethnique vont faire se liguer contre lui tous ceux (et pas seulement les tenants du prétorianisme) que l’application de la plate-forme de 1956 aurait fini par laisser au bord du chemin.

Deux points en commun
Que l’on veuille opposer Abane à Boussouf, c’est l’histoire, dans sa dimension tragique, qui, hélas, y contraint. En revanche, Abane et Boumediene avaient deux points essentiels en commun: la conception de l’Etat et le rôle de l’institution militaire. Pour Abane et Boumediene, l’Algérie avait besoin de construire un Etat fort et puissant, dégagé complètement du jeu des clans et des factions. Ces deux notions doivent naturellement être entendues au sens sociologique du terme et plus précisément au sens que leur attribue un des précurseurs de la sociologie politique contemporaine, Ibn Khaldoun (c’est- à- dire des modalités de constitution du pouvoir, adossées, le cas échéant, à des idéaux, des principes, voire même une doctrine). Pour Abane et Boumediene, au regard de l’histoire de l’Algérie, l’Etat ne peut que précéder la nation, même si ce postulat ne sera jamais formulé par eux explicitement. L’un et l’autre avaient tôt pressenti la difficulté de faire coexister les différents segments de l’identité plurielle algérienne dans un cadre national qui n’aurait pas été impulsé par des institutions étatiques puissantes.

Chez le premier devait prévaloir une conception jacobine intransigeante du fonctionnement de l’Etat algérien en gestation.
Chez le second, seul un bonapartisme social autoritaire mais éclairé pouvait réduire le caractère composite et fragmenté de la société algérienne, legs d’une histoire tourmentée écrite en lettres de feu et de sang par les envahisseurs successifs. S’agissant de l’institution militaire, Abane redoutait l’appropriation de l’Etat par une structure politico-sécuritaire coupée de la société, ce qui, à ses yeux était différent de la militarisation obligée du Mouvement national, dans la mesure où celle-ci serait régulée par des instances politiques légitimées par la base. Pour Boumediene, l’armée devait accompagner, l’indépendance venue, à l’instar des autres institutions, le développement économique, social et culturel du pays en y jouant un rôle d’aiguillon. A Ghardimaou, le colonel Boumediene avait enseigné à ses hommes que l’ANP de demain serait l’héritière de l’ALN et qu’elle devra faire corps avec l’ensemble de la société, dans la mesure même où tous ses éléments en étaient directement issus. Est-ce d’ailleurs un hasard si, parmi les pourfendeurs les plus avertis du président Boumediene, aucun ne s’est hasardé jusqu’ici à qualifier son régime de dictature militaire? Même si les historiens les plus en vue continuent de placer à l’opposé du concepteur de la plate-forme de la Soummam, celui qui posa les linéaments d’une armée algérienne moderne et populaire pour qu’elle fut au seul service de la nation, une analyse un tant soit peu objective de l’histoire montre au contraire que les deux hommes avaient cherché à puiser au même idéal.

(*) Professeur de droit
Ali MEBROUKINE (*)

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